Un monde sans tabac est possible d'ici 2040. Nous connaissons les stratégies efficaces, mais leur mise en œuvre fait défaut.

Un monde sans tabac est possible d'ici 2040. Nous connaissons les stratégies efficaces, mais leur mise en œuvre fait défaut.
Imaginez : 15 000 décès annuels en Belgique dus à une substance toxique comme le fipronil dans les œufs, ou 40 morts par jour liés aux téléphones portables. Que feriez-vous en tant que responsable ? L'oncologue Filip Lardon (Université d'Anvers) pose cette question aux élèves flamands pour les dissuader de fumer. Le tabac cause environ 15 000 morts par an en Belgique, soit 40 par jour. Il a créé une brochure scolaire Un sujet délicat pour les adolescents nicotinés sur les méfaits du tabac. « Si nous empêchons les jeunes de commencer, il n'y aura plus de fumeurs dans 20 ans », affirme-t-il.
D'autres experts partagent cet optimisme. Un monde où moins de 5 % de la population fume est atteignable d'ici 2040, selon The Lancet, qui appelle à intensifier la lutte contre le tabac et son industrie.
À l'échelle mondiale, la prévalence du tabagisme a baissé depuis 1980, mais la croissance démographique a porté le nombre de fumeurs de 720 millions à plus d'un milliard. Ce chiffre pourrait atteindre 1,6 milliard d'ici 20 ans. Dans certains pays en développement, il stagne ou augmente.
Aujourd'hui, 6 millions de personnes meurent annuellement des effets du tabac, dont 600 000 par tabagisme passif. Aucun produit légal ne tue la moitié de ses usagers à vie. « Il faut une approche turbo », déclare Robert Beaglehole (Université d'Auckland), contributeur de l'édition spéciale The Lancet. « Un monde sans tabac en 2040 est ambitieux, mais réalisable si les gouvernements s'engagent sérieusement. »
Cigarettes gratuites
La Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), en vigueur depuis 2005 et ratifiée par 180 pays, engage à protéger les populations via des mesures clés : surveillance de la consommation, interdictions de fumer en lieux publics, aides à l'arrêt, avertissements, restrictions publicitaires et taxes élevées.
En Afrique, l'industrie du tabac distribue des cigarettes gratuites aux enfants.
L'OMS note que seuls sept pays respectent pleinement ces normes : Brésil, Iran, Madagascar, Nouvelle-Zélande, Panama, Turquie et Uruguay. Belgique et Pays-Bas n'y figurent pas. Seulement 10 % de la population mondiale vit dans des pays avec des taxes dissuasives (≥ 75 % du prix de vente).
Les États membres visent une réduction de 30 % des fumeurs d'ici 2025 (vs 2010), mais beaucoup échoueront, avec des hausses prévues au Moyen-Orient et en Afrique. « L'avenir du tabac dépend des pays en développement », note Anna Gilmore (Université de Bath).
Dans The Lancet, Gilmore expose les tactiques : prix bas, cigarettes à l'unité, contestation des lois (Ouganda, Mexique, Thaïlande). En Afrique, cigarettes gratuites aux enfants, sponsoring d'événements, ciblage des femmes comme symbole d'émancipation.
Plus addictif et mortel
Le Brésil a interdit les additifs en 2012 pour décourager les jeunes. Aux Pays-Bas, 673 additifs (cacao, menthol, vanille) rendent la fumée plus douce et addictive, abaisse le seuil d'entrée. Le sucre brûlé produit des aldéhydes cancérigènes comme l'acétaldéhyde.
Études montrent une nicotine plus libérée dans la fumée (1997-2012) et un risque accru de cancers du poumon dû aux filtres ventilés, incitant à fumer plus intensément.
Vaccin contre le cancer du poumon ?
Le lobbying de l'industrie a affaibli la directive UE 2014 : avertissements réduits à 65 %, mentholés reportés à 2020, pas d'interdiction des slim cigarettes ni d'étalages ni emballages neutres. « Amélioration, mais affaiblie », dit Silvy Peeters (Université de Bath).
Cependant, Royaume-Uni, Irlande et France adoptent les emballages neutres dès 2016, comme l'Australie (2012) : chute de 15 % des fumeurs quotidiens (2010-2013). Études confirment moins d'attrait, surtout chez les jeunes (Guido Van Hal, UAntwerp).
Un adolescent flamand sur quatre fume, et ce chiffre augmente.
La Coalition nationale contre le tabac (NCT : STK, VIGeZ) exige les emballages neutres, rejetés par le gouvernement fédéral en 2015.
Tout peut être mieux
Dans le Tobacco Control Scale, Belgique et Pays-Bas sont 13es en Europe. 23 % des Belges fument (19 % quotidiennement), baisse modeste de 25 % (2008). Plus élevé chez les moins instruits (41 % vs 18 % cadres), aggravant les inégalités.
25,1 % des 12-18 ans ont fumé en 2013-2014 (vs 19,4 % avant). « Alarmant », dixit OMS. Faiblesses : tabac à rouler trop bon marché (35 % des fumeurs en 2013), publicité en points de vente, étalages visibles, zones fumeurs, non-respect interdictions (18 % infractions).
Le gouvernement belge privilégie l'industrie au détriment de la santé publique.
NCT réclame : hausses taxes (x2 tabac à rouler), interdictions totales publicité/étalages, interdiction voiture avec enfants, campagnes massives. Objectifs ambitieux comme Irlande/Nouvelle-Zélande (≤5 % en 2025).
Le cabinet de Maggie De Block se limite à la directive UE ; emballages neutres à l'étude. « Décevant », critique Luk Joossens (STK).
Les gouvernements peuvent agir plus fermement contre l'industrie pour un monde sans tabac.
Cet article a été publié dans Eos, n°10, 2015.
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