Le self-made man Jean-Baptiste Godin (1817-1888) a bâti des communautés utopiques pour ses ouvriers à Guise, dans le nord de la France, et à Laeken, à Bruxelles. Portrait d'un industriel visionnaire par Eos Memo (décembre 2013).

Autodidacte enrichi par l'innovation
Jean-Baptiste Godin (1817-1888), autodidacte issu de la classe ouvrière, s'enrichit grâce à la fabrication de poêles perfectionnés de ses propres mains. Il réinvestit sa fortune dans des projets humains : à Guise et à Laeken, il érige des communautés utopiques où vivre, travailler et s'éduquer dans le confort.
Guido Vanderhulst, expert en histoire industrielle et sociale, fondateur de La Fonderie (musée bruxellois d'histoire sociale), défend le patrimoine industriel. Récemment primé Europa Nostra pour la restauration de la halle Wielemans-Ceuppens à Molenbeek, il a aussi revitalisé Tour &Taxis. Hélas, il n'a pu sauver les ateliers Godin du XIXe siècle à Laeken, démolis pour un centre commercial.
Godin, ouvrier devenu industriel prospère, invente un poêle en fonte révolutionnaire à 23 ans : résistant à la chaleur et économique. Ses familistères incarnent sa vision : habitats collectifs inspirés de Fourier et Owen, combinant production et vie sociale.
Jusqu'à récemment, Laeken abritait un familistère de 72 appartements et des ateliers sous toits en dents de scie – un patrimoine unique, aujourd'hui perdu.
Les jeunes couples vivent au dernier étage, les personnes âgées au rez-de-chaussée, évitant les escaliers.
Godin choisit Laeken pour sa position stratégique : entre Senne et canal, près du Palais Royal et de la voie ferrée. Persécuté en France pour ses idées, il trouve à Bruxelles un refuge idéal.
Son usine de Guise, fondée en 1846, passe de 735 poêles annuels à 100 quotidiens. Les « Déesse à ragoût » conquièrent le monde grâce à la fonte, malgré les vols d'innovations.
Les origines
Né en 1817 à Esquéhéries, fils de serrurier, Godin quitte l'école à 11 ans. Autodidacte, il dévore Rousseau, Diderot et Saint-Simon. Son « Tour de France » des compagnons le marque par les misères ouvrières, inspirant ses familistères.
En 1859, il lance le « Palais Social » à Guise : 485 appartements en trois îlots, plus 72 à Laeken en 1888.
Vie améliorée par la science
Pragmatique, Godin applique l'hygiène : urinoirs en fonte, crachoirs. Le familistère intègre architecture, crèches, écoles – tout conçu par lui.

Les logements de quatre étages, loués selon revenus, entourent une cour vitrée : lumière, air, sanitation collective. Galeries sécurisées protègent les enfants ; ventilation naturelle évite l'humidité. Lieu de fêtes, dont la première Fête du Travail en 1867.
Godin vit parmi ses employés, divorçant de sa première épouse réticente.
Éducation gratuite et obligatoire
Écoles mixtes gratuites jusqu'à 14 ans, budget doublé vs. public. Formations continues, théâtre, musique, serigraphie. Piscine sécurisée chauffée par l'usine.
Sécurité sociale pionnière
Assurances maladie, retraite, orphelins. Crèche innovante avec litière de son recyclable. En 1880, coopérative ouvrière : travailleurs actionnaires.
Après sa mort, le modèle s'effrite ; à Guise, privatisation ; à Laeken, déclin jusqu'en 1968.
Émile Zola critique : « Maison de verre, surveillance constante... » Pourtant, Guise est UNESCO ; Laeken subsiste, vide.
Publié initialement dans Eos Memo, magazine d'histoire d'Eos Science. Suivez l'actualité historique via la newsletter bimensuelle d'Eos Memo.
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