D'où vient la fascination humaine pour l'image miroir ? Mattias Desmet, professeur de psychologie clinique à l'Université de Gand, décortique le rôle du narcissisme dans notre société, y compris en période de crise.
Le narcissisme fascine et s'épanouit. Plus exubérant aujourd'hui qu'autrefois selon certains observateurs. Les anciens Grecs en souffraient déjà. Le terme tire son origine du mythe de Narcisse, jeune homme tombé amoureux de son reflet dans l'eau d'un étang. Captivé par son image, il ignora ceux qui le courtisaient et finit par périr de langueur.
Ce mythe révèle une intuition psychologique profonde. L'image miroir peut devenir addictive, plus dangereuse qu'un virus. Les selfies causent cinq fois plus de victimes que les requins. À la quête d'un corps idéalisé via sports extrêmes, musculation, chirurgie ou régimes, le corps lui-même s'épuise souvent.

Avec la personnalité narcissique classique, c'est autrui qui souffre : terreur psychologique dans les relations, abus de pouvoir au travail. Autour du fleuve Congo, arbres et pierres murmurent comment des régions entières furent dépeuplées. Léopold II, dont les statues de bronze ont ému cet été, incarnait un narcissisme destructeur, exploitant sans merci des millions de sujets pour ses projets mégalomanes.
Le roi à la barbe imposante n'est pas un cas isolé. Le narcissisme propulse la cruauté humaine depuis des millénaires. Lois et traités la contiennent temporairement, mais l'Histoire montre leur fragilité. Comprendre intellectuellement ce phénomène n'élimine pas le narcissisme, mais pose les bases d'une solution authentique.
Le narcissisme reste une énigme psychologique. D'où cette fascination pour l'image miroir, associée à un manque d'empathie, jalousie excessive, agressivité et abus de pouvoir ? Remarquable : pourquoi cette fascination et la cruauté associée sont-elles absentes chez les animaux ?
La plupart des animaux ne se reconnaissent même pas dans le miroir, et ceux qui le font ne réagissent pas de manière significative.
L'image de soi est essentielle pour les animaux. Des expériences de Harrison-Matthews et Chauvin montrent que sans image visuelle d'eux-mêmes ou d'un congénère, ils développent des anomalies anatomiques et physiologiques (pigeons femelles infertiles, criquets aux pattes et couleurs anormales). Un simple miroir dans la cage normalise leur développement.
Cependant, même nécessaire, l'image miroir ne fascine pas les animaux comme les humains. La plupart ne se reconnaissent pas dedans – ils y voient un congénère – et chez ceux qui le font (bonobos, dauphins au test du point), la réaction reste modérée.
Charles Darwin nota la différence chez l'humain : vers 6-9 mois, l'enfant, sur le bras de sa mère, pointe son reflet avec enthousiasme, libérant une joie intense. Jacques Lacan y voit une « aha-expérience », comme la réponse à une question lancinante.
Cette logique s'éclaire dans le développement psychique. Avant la reconnaissance miroir, l'enfant n'a pas d'image mentale-visuelle de son corps, ignorant ses limites. Il attribue ses sensations au monde environnant (animisme). Une douleur au bras ? Il ne la localise pas.
À chaque nouvelle rencontre, nous nous demandons ce que signifient intonations, déclarations, regards ou sourires.
Inversement, il ressent les sensations d'autrui dans son propre corps, imitant les expressions maternelles pour s'approprier son monde (transitivisme). Si quelqu'un est battu, l'enfant grimace et pleure comme si c'était lui. Cette empathie radicale forge un lien symbiotique profond.
Dans cette fusion chaotique – onirique à l'âge adulte –, l'enfant doit mentalement cerner son existence via interactions avec la mère pour assurer soins et proximité. L'animal utilise des signes fixes (cris pour danger, nourriture). L'humain dépend du langage, infini en références (Chomsky) : un son comme « soleil » change de sens selon le contexte.
Henri Wallon note cette tension interrogative unique chez l'enfant humain, absente chez l'animal. Cette incertitude persiste : amour ? Attirance ? L'existence humaine orbite autour de ces questions.
Plus l'homme choisit de maîtriser son insécurité par l'identification à l'image miroir, plus il doit surpasser les autres.
Le langage crée une incertitude relationnelle. La reconnaissance miroir la dissipe : l'enfant voit clairement qui être pour conquérir la mère. Joie triomphante ! Pour éviter le retour de l'angoisse, il rivalise agressivement. Une seule peut être l'élue.
Un investissement excessif dans l'image miroir surcompense l'incertitude linguistique interpersonnelle.
Cette identification réduit l'empathie : une frontière visuelle s'établit autour du moi. Nécessaire pour la stabilité, elle s'épaissit dans le narcissisme excessif, isolant psychologiquement et effaçant l'empathie symbiotique.
C'est une solution illusoire : quête de symbiose via miroir mène à isolement et destruction d'autrui – et de soi. L'énergie se vide dans l'apparence ; en thérapie, ces personnes se disent souvent « vides ».
Les récentes turbulences sociales attaquent un idéal, mais en installent un plus absurde.
Autre ratage : sur-régulation obsessionnelle des relations (névrose). Au niveau collectif, anxiété pousse à des idéaux et règles absurdes, menant à l'autodestruction (#MeToo, climat, corona, BLM).
Les révolutions remplacent un idéal par un pire. Vraies solutions ? Cultiver la parole authentique, harmonisant relations humaines et avec la Nature.
La compétition narcissique n'aide pas. Plutôt que remplacer statues de Léopold II, les souligner : « La taille de l'ego est inversement proportionnelle à celle de l'humain. » Cela démystifie sa vénération, rappelant sa vulnérabilité humaine.
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