Personne ne se souvient de ses jours de bébé ou de tout-petit. Pourquoi nos premiers souvenirs émergent-ils seulement à l'entrée en maternelle ?
En repensant à votre enfance en tant qu'adulte, vous butez sur une frontière naturelle. Vous vous rappelez encore les cours monotones à l'école ou ces vacances d'été interminables et insouciantes, mais les événements des trois ou quatre premières années de votre vie semblent effacés. Il y a plus de 120 ans, la scientifique américaine Caroline Miles a interrogé une centaine de femmes sur leurs premiers souvenirs. Résultat : en moyenne, ils remontent à l'âge de trois ans. Ce phénomène, baptisé amnésie infantile, continue de fasciner les psychologues.
D'où vient cette amnésie mystérieuse ? L'explication simpliste voudrait que les tout-petits ne soient pas encore capables de former des souvenirs. Pourtant, le psychologue du développement Rüdiger Pohl (Université de Mannheim, Allemagne) nuance : « Les très jeunes enfants ont déjà une bonne mémoire des événements passés. » La psychologue américaine Robyn Fivush a tiré les mêmes conclusions il y a trente ans, en interrogeant des enfants de 2,5 à 3 ans sur des événements vécus trois mois plus tôt. Les petits se rappelaient de nombreux détails.
À mesure que l'enfant grandit, un changement s'opère dans le cerveau. « Soudain, ces premiers souvenirs deviennent inaccessibles », explique Pohl. Des psychologues de l'Université Emory (États-Unis), Patricia Bauer et Marina Larkina, ont suivi des enfants de trois ans discutant avec leur mère d'événements passés. Quelques années plus tard, les enfants de 5-7 ans se souvenaient de plus de 60 % de ces expériences ; chez les 8-9 ans, ce taux tombait à 40 %. L'amnésie infantile semble donc s'installer vers 7 ans.
« L'amnésie infantile est liée au développement du langage », affirme Rüdiger Pohl. À 3 ans, les enfants apprennent rapidement des mots et forment des phrases courtes. Désormais, ils stockent les événements sous forme verbale, alors qu'auparavant, c'étaient des images, actions ou émotions. Cela rend les souvenirs non verbaux plus difficiles à raviver.
Une étude néo-zélandaise de Gabrielle Simcock (Université de la Sunshine Coast) et Harlene Hayne (Université d'Otago) le confirme. Des enfants de 2-3 ans se rappelaient plus de deux fois plus de détails d'un événement s'ils le décrivaient non verbalement (en pointant des photos) plutôt qu'avec des mots. Un an plus tard, ils ne purent utiliser aucun mot appris entre-temps pour le décrire.
Ces expériences précoces influencent néanmoins notre vie inconsciente, surtout les traumatismes ou peurs infantiles. « Vous ressentez une trace, sans pouvoir la nommer faute de code linguistique », note Pohl.

Que se passe-t-il dans le cerveau pendant l'amnésie infantile ? Peut-on booster la mémoire de l'enfant ? Certains souvenirs d'enfance persistent-ils ? Découvrez l'article complet dans le spécial Psyché & Cerveau : La mémoire. Disponible en ligne et en magasin.
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